Des idées qui naissent dans la neige!

Coup de gueule de Jean-Marie Delthil - janv. 2010

Diable et Neige

Il a beaucoup neigé ces temps derniers, sur Grenoble, comme un peu partout ailleurs… un épais manteau blanc qui a bien tenu ici dix ou quinze jours. Cette neige n’est plus qu’une lèpre au sol, à présent : des lambeaux paresseux de-ci de-là, et quelques tas poussés par des engins de voirie.

 

Il y a toutefois des restes de sentier – je m’explique : lorsqu’il a neigé et que nous nous déplaçons à pied, nous tassons naturellement la neige sous nos pas… Sur nos trottoirs, dans les quartiers fréquentés et passants, on peut bien compter quelques centaines d’allers et venues en une seule et même journée… et la neige se trouve ainsi compressée finalement toujours un peu aux mêmes endroits ; les trajectoires naturelles des passantes et passants évitent naturellement les obstacles, les endroits sales ou bien dangereux, elles visent au plus court également, au plus pressé ; bref, maintenant que la neige de nos quartiers à presque disparue, eh bien il reste encore par endroits et sur le sombre de l’asphalte de ces traces de neige qui mettront encore un peu de temps à fondre, ayant été bien tassées pendant pas mal de jours. Si vous vous rendez dans le Vercors par exemple, à la fin de la saison d’hiver ou au début du printemps, vous pourrez découvrir peut-être aussi un peu de ces sentes de neige : tapis étroit, épais de quelques centimètres, qui parcourent les forêts, les champs et les clairières… là sont passés en nombre durant les mois d’hiver, toujours aux mêmes endroits, sur les mêmes trajectoires, des skieurs de fond, des personnes en raquettes… je crois maintenant que vous avez compris… bon, alors jusqu’à hier, il y avait encore au bas de mon immeuble comme un « S » renversé : mes voisins et moi même, au cours de ces derniers jours, avions invariablement quitté nos habitations… toujours de la même manière : une fois à droite… une fois à gauche… deux courbes qui s’enlacent. Aujourd’hui, c’est fini, il n’y a plus rien, enfin, en ce qui concerne le bas de mon immeuble, mais restons sur hier si vous le voulez bien… temps froid, bouché… je passe sur le « S » renversé, pour le plaisir, et parce que je sais qu’il n’en n’a plus pour longtemps… ensuite, avenue Ambroise Croizat pour aller chercher le tram… – « Merde ! », ou plutôt : – « MEEERDE !! » tant le cri était fort, appuyé. Là, juste sur ma droite, entre un mur et une haie, il y a un homme – la quarantaine – il se bat avec son diable. Il y a encore de la neige ici, et sur toute la largeur sur trottoir si bien que le monsieur ne parvient plus à déplacer son chariot rempli de prospectus. Les roues s’enfoncent… ne pouvant le pousser, il se met à le tirer… – « Vous voulez un coup de main ?... », – « Non, non, merci, ça va aller », l’homme a déjà décoléré. Il doit passer de maisons en maisons, d’immeubles en immeubles, de montées en montées : c’est son job, pour déposer des pubs – par tous les temps « Qu’il gèle, qu’il neige » comme il me dit. – « Ça doit être un boulot dur, dites-moi !... » (je voulais dire merdique).

 

L’homme ne me répond pas, puis il me parle, comme ça, du fait que dix pourcent de la population, en France, possède tout et dirige presque tout. Bon. Ses habits sont souillés, il a les mains dans un sale état, elles sont gercées, usées ; ses chaussures sont toutes trempées… Ce n’est pas contre la neige qu’il aurait dû dire « merde », mais bien contre autre chose… cette façon de vouloir toujours marcher sur les mêmes sentiers, les uns derrière les autres, sur des pistes connues, reconnues, archi-connues et rabâchées… – comme un seul homme. Voir certaines choses, certaines réalités, et décider résolument de ne pas en regarder d’autres, de ne pas se remettre en cause : nous le faisons si souvent dans notre monde… Il est là, tout près de moi, cet homme, il a laissé son diable à sa propre folie… ses yeux sont minuscules, noyés derrière des lunettes aux verres étonnement épais – cet homme me parle, je veux dire : il doit avoir quelque chose à me dire, quelque chose à me dire d’intéressant, de partageable et d’important… J’ai rendez-vous en centre-ville : tant pis, je serai un peu en retard ; le monsieur m’explique, il m’explique que le monde est à présent multiple, métissé, et que dans toutes nos villes, ici, en France tout du moins, on peut trouver des personnes issues de très nombreux pays et pratiquant différentes religions. C’est très bien, nous sommes d’accord tous les deux pour nous dire que tout cela est très bien. Alors il pense à un projet depuis longtemps, et m’en fait part : celui de faire construire des lieux – des maisons – interreligieuses dans toutes les villes ou tout du moins dans les grandes villes, en France. Il a conscience qu’il serait important, aujourd’hui, de mettre en place de tels lieux pour développer l’échange et l’entente entre les personnes issues de cultures et de religions différentes… peut-être que cela existe, d’ailleurs, ici ou là, je ne sais pas ? mais l’homme que j’ai en face de moi se dit qu’il serait bien de généraliser ces lieux autant que faire ce peut, d’en construire beaucoup… c’est une belle idée, généreuse, intelligente et porteuse d’avenir… il y aurait des emplois créés au sein de ces maisons, et surtout un échange, des échanges, oui, toujours fructueux lorsqu’ils vont vers la paix, vers la conscience et la connaissance des autres, de soi, et de Plus Grand que soi. Voilà en deux ou trois mots ce que cet homme m’a expliqué, sur un trottoir encore bien enneigé, avec un diable refusant d’avancer…

Alors, toujours les mêmes sentes ?… toujours les mêmes sentiers ? Allons-nous toujours fréquenter les mêmes endroits et les mêmes lieux de passage ? – et pourquoi ?! L’inconnu nous fait-il donc si peur ?... ou bien les étrangers ? ou la religion – les religions ?... ou la simple intériorité ?... L’homme, ce monsieur, me dit qu’il a besoin d’une « plume », d’une personne qui puisse mettre un peu plus au clair son projet, ou tout du moins le formuler, le condenser par écrit. Il a déjà quelques contacts avec des politiques et des élus (sera-t-il toutefois pris au sérieux, ou bien même écouté ?...), alors, comme je lui dis que je suis journaliste (au chômage), il me répond que ça pourrait peut-être faire l’affaire, que je pourrais l’aider si j’en avais envie… J’ai dit ok, nous avons échangé nos noms et numéros de téléphone, et puis je suis allé attraper mon tram en cavalant, pour décidemment ne pas arriver avec plus d’une demi-heure de retard à nom rendez-vous de centre-ville.

Notre monde ainsi que notre société, nos sociétés, n’en n’ont-elles pas assez ? – décidemment assez ? – de toujours et toujours laisser triompher l’argent et le profit à outrance (le monde de la publicité, par exemple), le calculable à 100% et le gérable à 200%, l’archi-connu et le prévisible qui en deviennent fade, sans saveur et même insupportables ?... au détriment de l’homme, de la personne humaine, toute simple et parfois toute fluette… et de tout ce qu’elle peut avoir de généreux, de créatif si ce n’est de fantaisie ? C’est l’homme qui est important. Ce copain, là, qui suait eau et sang, hier, tout comme les autres jours finalement, à distribuer tant bien que mal toutes ces publicités dont on sait – par expérience – qu’il y en aura bien la moitié ou même les trois quart ou la quasi totalité, qui finiront aux déchets sans bien même avoir été lues – eh bien, cet homme : oui, quelle conscience peut-il donc avoir de lui-même et des autres dans l’exercice de son travail, de ce travail ? Quelle conscience peut-il donc avoir plus précisément vis-à-vis de ces personnes qui l’emploient… et de ce système, aussi, où distribuer des prospectus par tous les temps – et qui sont si peu lus – semble être finalement la chose la plus naturelle du monde ?!... Il a de quoi être en colère, cet homme, et pas seulement face à la neige. On saccage les forêts, oui, mais on recycle aussi ! Bon ; mais on saccage également l’intelligence humaine ; l’homme : on le fatigue parfois, on l’endort, on l’abrutit ; mais ce monsieur avait bel et bien gardé une généreuse conscience du monde qui l’entoure, avec ce désir, oui, de vouloir le changer. En mieux. Ça, c’est vraiment impressionnant ! Il parlait de relier, de mettre en contact des personnes qui à priori ne se rencontrent pas, il parlait de lutter contre l’indifférence, contre la solitude. Un homme comme ça, qui vaut de l’or, tout seul, avec ses pubs et ses paperasses, qui gueule merde avec un gros et beau projet entre les bras, et que peu de personnes écoutent ou bien prennent au sérieux… voilà… voilà ce que j’ai vu.

Dans un autre domaine : je parlais d’échanges tout à l’heure, et je dois vous dire qu’il y en a eu, des échanges, en fin de nuit, aujourd’hui, dans mon quartier, à cinq heures du matin. J’ai été réveillé en effet par un échange d’un type un peu particulier… sept ou huit coups de feu, comme ça, tirés à la va-vite, en l’air ou sur quelqu’un… pour me rassurer et pour me rendormir, je me suis dit que ce devait être finalement des pétards [!], ou les détonations d’un pistolet à grenailles – ce qui est plus probable. Il y a deux ou trois ans, les informations nationales s’étaient toutefois fait l’écho de plusieurs meurtres commis à Fontaine et liés à un réseau de trafic de stupéfiants ; Fontaine, c’est aussi cela, alors pour ce matin cinq heures, je me suis dit que ça pouvait être encore un peu de cette eau-là et de cette violence-là – qui le saura ? On me dit, pour seule raison et en rapport avec tout cela, que j’habite dans une ville où il y a de la violence et de l’insécurité, une ville un peu comme tant d’autres, finalement. Je me méfie des « on dit » et parfois des « on me dit ». Toujours les mêmes piste… piétinées, courues de toutes parts, dont on a tant et tant de mal à sortir, un peu comme des ornières… la violence… la peur et la violence ; la peur et la peur de la peur finalement ; allez, on ne va pas rester sur une note aussi sombre : mon rendez-vous du déjeuner a été très bon, très agréable ; et j’ai eu le bonheur d’aller retrouver par la suite de nombreuses amies et amis : repas, enseignements, prières… c’est bon aussi et ça ne fait pas de bruit…

Jean-Marie Delthil. 16 janvier 2010.
 

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