La vérité sort-elle des dessins d'enfants?
Le billet de Jean-Marie Delthil-fev 10
VANITÉ
Cette tête, ce personnage – c’est vous ! Enfin, c’est moi aussi… peut-être et surtout moi, d’ailleurs… hum… ? Quelques éclaircissements : matin, midi et soir, je trouve cet impossible imposteur, ou tout du moins ce bien vilain compagnon, devant moi, devant mon nez, à chacun de mes repas, là, sur la table de la cuisine. Il faut remonter maintenant un peu dans le temps pour comprendre…
Il y a quelques semaines, je déjeunais avec des amis, étant donné que l’apéritif traînait un peu en longueur et qu’il y avait des enfants parmi nous, eh bien nous avons dessiné– enfin, ce sont eux, elles : trois petites filles, qui se sont mises à dessiner – et comme la vérité sort toujours, ou en tous cas souvent, non seulement de la bouche mais aussi de la main des enfants, eh bien une des trois fillettes a accouché de ceci, de cet étonnant personnage… là, en trois coup de cuillère à pot, à l’aide d’un vilain feutre noir, la petiote avait donné naissance à ce gnome que bien peu de gens, en vérité, souhaiteraient aimer et rencontrer… je me souviens encore : ma tête un peu au-dessus de son épaule, j’observais, j’étais scotché…, – « Eh !... ce dessin, tu me le donnes ? », – « Oui », comme tous les enfants, elle ne fit aucune difficulté pour se séparer de son œuvre, de ce compagnon assez peu fréquentable… J’aimais, en dépit de tout, cette expression, ce visage qu’on aurait pu difficilement dessiner plus triste et repoussant… – là, pour être franc, je ne pensais pas encore à moi, mais à je ne sais trop qui, ou à je ne sais trop quoi, c’était un peu comme un symbole, le symbole de l’humeur noire ou de la mauvaiseté… ; bon, je souriais, c’était marrant cette affaire-là, et puis nous sommes allé manger. Le soir, à la maison, j’ai cadré un peu plus serré le personnage en découpant la feuille de papier tout autour, et j’ai même poussé le travail jusqu’à le coller, ce gus, sur une feuille de carton – il fallait que ça dure, il fallait que cette image soit solide, plus ou moins permanente, qu’elle m’accompagne encore durant de longues années, c’était ici mon souhait, et je crois que c’est à ce moment-là que je me suis mis à penser que ce personnage, ça pouvait bien être moi, enfin, je vous rassure, moi, pas tout le temps, pas constamment, mais de temps en temps, oui, c’était bien ça. Et ça me fit rigoler ! Alors, étudions-le… Tout d’abord le corps : de longues pattes recourbées, filiformes, vaguement inefficaces, je pense là aux présentoirs métalliques, à ces présentoirs de nos rues, de nos rues piétonnes, qu’il faut traîner pour déplacer, naturellement incapable de se mouvoir par eux-mêmes… ensuite : il n’y a pas de bras ; et puis ce ventre, noirci à souhaits, barbouillé à la hâte… et encore ?... cette tête, bien sûr : le clou du spectacle si l’on peut dire… chauve, percée de deux yeux fixes, l’un rond, l’autre plissé, et cette bouche qui n’évoque que dédain et dégoût… il faut bien être enfant pour saisir aussi finement et justement pareille attitude et trait de caractère… Alors voilà à votre intention, à mon intention, ce qu’il faut bien souhaiter ne pas devenir au cours des jours qui font nos vies : un être gâté, égaré, vaguement cloué par le dépit et par la mort. Au sujet de la mort d’ailleurs, ce petit dessin réalisé à la diable me rappelle autre chose : les Vanités, ces représentations picturales faites par nos peintres de la Renaissance – des natures mortes le plus souvent, des corbeilles de fruits ; des portraits, un crâne parfois aussi –, et qui évoquent la mort logée au creux de nos vies… Le temps passe, assurément, rien sur cette terre n’est permanent, voilà pour la sagesse, pour la sagesse de nos Anciens… « Sic transit gloria mundi » pour faire savant… ainsi passe la gloire du monde… mais le monde n’est pas tout, vous le savez bien … Enfin, voilà pour cette figure, pour cette identité que bien peu de personnes souhaiteraient imiter, adopter ou tout du moins connaître, un être décidemment râleur et bien plus qu’ennuyeux… moi, je vous le répète, il me fait rire ce personnage, il me donne si souvent la joie, la bonne humeur aussi… c’est comme ça, ça ne se commande pas… ; alors : Vous ? Moi ? Nous ? dans ce visage et dans cette attitude ? peut-être bien, une fois encore, parfois… de temps en temps… de moins en moins souvent, souhaitons-le finalement…
Jean [qui rit - qui pleure]-Marie Delthil. 25 février 2010.
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2 comments for "La vérité sort-elle des dessins d'enfants?".
1. Oui.
Oui.
2. vanité, dessin d'enfant...
bonjour, je trouve comme vous ce dessin très touchant. je suis étudiante aux beaux arts de Paris et je rédige mon mémoire de 5ème année sur l'art et la notion d'infini. une de mes partie sera consacrée a l'improbabilité de la condition humaine, à la mélancolie et à notre "finitude". m'autoriseriez vous à me servir de la reproduction de ce magnifique dessin et a vous citer? c'est que je voudrais aussi terminer en insistant sur la dimension universelle (art qui surgit avec la même puissance n'importe ou, à toute âge, par tout le monde, libre du jugement des institutions artistiques). je vous remercie. gabrielle
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