L'avenir des flingues, par Jean-Marie Delthil

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Coup de gueule - fév 10

Réactions autour d'une affiche de cinéma...

Acte I (11 février)

Le voyageur est encore là, tout près de moi, il attend lui aussi la prochaine rame ; alors j’y vais de mon baratin plus ou moins habituel, finalement (parce que c’est plus fort que moi…) « Quand est-ce qu’on vivra enfin dans un monde un peu moins violent ?! », l’homme est vaguement surpris de ma réaction soudaine… je lui montre donc l’affiche, le flingue qui est là, presque à nous viser… Nous commençons à échanger… et il n’est pas si convaincu, ce monsieur, que nous soyons bel et bien dans un monde qui devienne de plus en plus violent… alors je lui parle, comme ça, entre deux rames, des forts et des faibles (eh bien !...), du pouvoir écrasant de la bourse (comme j’y vais !), ainsi que de la finance devenue complètement folle (vous ne pensez pas ?!)… et je lui parle également des valeurs : de la fuite des valeurs, et je poursuis sur notre société qui semble bien se trouver aujourd’hui (et qui l’était même déjà bien un peu hier) en faillite sur ce point, ou tout du moins sérieusement en panne…

« Quelles valeurs et quel genre de société avons-nous l’intention de laisser – et aurons-nous laissé en fin de compte – aux générations futures ? », lui, il me répond sur un ton tout ce qu’il y a de plus calme finalement, qu’il n’est pas assuré qu’il y ait des générations futures, des générations qui viennent habiter notre Terre après nous. Bon. Alors, il n’y aurait pas non plus de violence dans ce simple constat plus que désespérant ?!... fait par cet homme, ce monsieur tout le monde, qui gentiment attend le tram. Je n’insiste pas… mais tout de même, de manière à poursuivre dans la voie ouverte par ce voyageur ô combien éclairé, je lui précise que, pour ma part, je suis convaincu que des générations et des générations encore nous suivront, mais je précise mon souhait, une petite chose : que ces générations sachent vraiment faire preuve d’indulgence à notre égard, pour notre époque, à nous toutes et tous qui auront d’une manière ou d’une autre fait et construit cette société qui les auront précédé ; et je me mets à rire de bon cœur !... L’homme me regarde, pas étonné pour deux sous, finalement, de rencontrer dans la rue un gus qui vienne à lui parler du monde, d’un peu de philosophie, de perspectives d’avenir, et de ci… et de ça… La rame de tram approche, la bonne – Je m’emballe maintenant, enfin, je précise mes pensées avec plus de netteté : « Vous savez, si dans… je ne sais pas… cinquante ans, si j’ai encore la chance d’être là et que je vois toujours ce genre d’affiche dans les rues, sur les arrêts de tram ou de bus, eh bien je pense que je casserai la vitre et que je déchirerai l’affiche [il y en a pas mal qui déjà le font au jour d’aujourd’hui] – pensez donc : un vieux monsieur de plus de quatre-vingt dix ans ! On n’osera pas me mettre en prison ou je ne sais quoi… on dira que je suis fou ou bien sénile, irresponsable, et ça s’arrêtera là ».

La rame ouvre ses portes. Nous montons. Le monsieur rigole ; enfin, il sourit gentiment. Dans le tram, c’est autre chose… ambiance de fin de journée, pesante… le froid dehors… la nuit qui tombe… Je descends à l’arrêt suivant. J’adresse un sourire au compagnon de voyage… – « Au revoir », – « Au revoir ». Je cavale dans la neige pour attraper l’arrêt situé un peu plus loin… comme un dingue, oui !... j’ai besoin de me détendre. Voilà, en somme, l’histoire de deux piètres intellectuels qui ont eu peut-être un peu de mal à se comprendre…                                                                                                        
                                                                                                                      

Acte II (12 février)

Ce matin, je suis en compagnie d’une amie, une fois encore dans le tram : la rame approche de l’arrêt « Gares », je lui explique ce que vous venez de lire… Un homme se tient assis en face de moi, un livre dans les mains… il lève la tête, il m’a entendu parler à mon amie, il me sourit ; sur la couverture du livre, un titre : Pour sauver la planète, sortez du capitalisme. – « Ohhh, c’est formidable !… je peux vous prendre en photo avec le livre dans les mains ; et votre visage aussi ? », il me répond : – « Oui, mais pas le visage, juste le livre » – « Pas de problème… merci ! » ; elle me suffit, cette couverture de livre… et nous nous saluons avec un beau sourire…
 

Acte III (13 février)
Ce matin, neuf heures, le tram une nouvelle fois… l’arrêt « Gares », et l’affiche (avec d’autres également) a été attrapée de l’extérieur du panneau publicitaire pour en être presque entièrement ôtée… tirée comme une nappe, traînant en partie sur le trottoir. Point n’a été besoin de casser la vitre pour évacuer cet homme armé et sensiblement violent de son compartiment… compartiment tueur.
 

Acte IV (Trois heures après l’acte III)
Je passe cette fois-ci avec mon appareil photo… l’affiche n’est plus là – tant pis ; elle a entièrement disparue – tant mieux !… Ouf…
 
Jean-Marie Delthil, le 13 février 2010.

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