Mon ami Irakien...

Bagdad

« Il faut penser au peuple, pas au régime »

En acceptant de me parler en toute franchise de la situation dans son pays, l’Irak, Mohammad A.* prend des risques, et pas des moindres. La trentaine, cet étudiant en architecture originaire de Bagdad, installé à Grenoble depuis 2006, a des choses à dire sur un sujet brûlant d’actualité. Je l'ai interviewé...

- Pouvez-vous me parler de votre parcours qui vous a conduit jusqu’ici, à Grenoble ?
Je suis professeur à l’Université de Bagdad, où j’enseigne l’architecture, le design, l’histoire de l’architecture, les villes modernes, l’urbanisme. J’ai la chance de bénéficier d’une bourse du gouvernement français, et suis arrivé à Grenoble en janvier 2006 en tant que doctorant. J’ai ensuite appris le français pendant huit mois. Tout cela a démarré suite à une première visite en 2005, en accord avec le gouvernement français. Cela également dans le but de favoriser les échanges internationaux et la coopération entre les ambassades française et irakienne, car nous sommes deux irakiens dans notre laboratoire de recherches. Cela fait donc quatre ans que nous sommes ici. L’adaptation par contre a été très difficile : nouvelle vie, nouvelle langue... Mais on avait l’espoir que nos familles pourraient nous rejoindre en France, ce qui nous a été refusé.

- Pourquoi ce refus ?
Parce que nous sommes irakiens, à cause de la situation dans notre pays. L’ambassade a dit clairement : « on veut que vous rentriez au pays. » En fait, leur position est simple : ils ont du mal à accepter que des travailleurs qualifiés quittent le territoire irakien. Ici on parle beaucoup de problèmes avec l’immigration ; ils voulaient donc éviter d’en rajouter, c’est en tout cas ce qu’on a compris après. On a compris aussi qu’il n’y a aucun espoir que notre famille nous rejoigne un jour ici… J’ai tout quitté (travail bien payé à l’université, vie de famille) en Irak pour venir ici avec l’objectif d’une nouvelle vie, mais tout cela a bouleversé nos projets. C’est « la merde », pour dire franchement. Je me mets en danger à chaque fois que je retourne là-bas, pour voir ma femme et ma fille. Ce sont des déplacements fatigants, qui coûtent cher. J’essaie de passer quelques mois ici puis de retourner chez moi deux ou trois mois.

- Quel est le plus difficile : rentrer en Irak ou revenir ici ?
Rentrer là-bas. Financièrement déjà, un voyage vers l’Irak coûte très cher : 1200 à 1400 Euros aller-retour. Mes premiers trajets étaient financés par l’ambassade. Ensuite, il m’a fallu gérer cela seul. Et le voyage lui-même est éprouvant physiquement. Je rentre toujours chez moi très fatigué, et c’est la même chose quand je reviens ici.

- Comment cela se passe-t-il justement, ici ? Le contact avec les gens, l’ambiance ?
Pas très bien… Peut-être suis-je mal tombé, avec des gens pas accueillants. J’ai pourtant rencontré et discuté avec des français depuis 2007. On se sent seul, on a l’impression qu’on n’est pas dans une société vivante, chacun se coupe des autres. Le matin on dit « bonjour » et le soir «  bonne soirée », et c’est tout. Je ne sais pas ce que font les autres. Je ne sais rien de leur vie.

- Il y a pourtant un effort de votre part pour dialoguer avec d’autres personnes ?
Oui. Les premières années, avec d’autres étudiants irakiens, on a fait l’effort, mais ensuite on a conclu que soit les personnes comprenaient notre démarche mais ne voulaient pas changer d’attitude, soient qu’elles n’avaient pas compris du tout. Comme on était ici, on a souhaité en profiter pour apprendre des choses : la vie des gens, les valeurs, de quoi nous permettre de connaître un peu mieux l’endroit où l’on est. Si j’étais resté à Bagdad pour faire ma thèse, ç’aurait été la même chose. Si on me demande par exemple ce que mangent les français, je ne sais pas…

- Quelle est la situation sur place aux niveaux économique, politique, social, et de la sécurité ?
Plus de la moitié du budget de l’Etat va aux responsables politiques. Ils prennent beaucoup d’argent, mais ne font rien. Ils ne prennent pas de risques, restent protégés à l’intérieur de la « Zone Verte » (n.b. quartier de Bagdad qui rassemble notamment les ambassades, l’ancien Palais de Saddam Hussein, les logements pour les personnels étrangers, etc. Un quartier évoqué récemment dans le film « Green Zone »). Ils ne vont jamais dans la rue pour voir les gens, sortent dans des voitures blindées, sous escorte. Ils ne voient jamais la réalité des choses.  De plus, leurs familles sont toutes à l’étranger. A cause de cela, je ne respecte aucun politicien en Irak. C’est une vision des choses partagée par de nombreux irakiens, qu’ils soient chiite, sunnite, kurde. Maintenant, cette situation coûte trop cher au peuple, à tous les niveaux. On en a assez, et si la situation continue comme cela, il y aura une révolution en Irak comme ce fut le cas en France en 1789.

- Une révolution ? Mais est-ce que la population irakienne, après tout ce temps, a encore l’énergie pour cela?
Ce n’est pas une question d’énergie, c’est simplement qu’on en a vraiment assez. Soit l’Irak se divise en plusieurs partis politiques, soit d’honnêtes gens viennent pour aider à reconstruire le pays. Mais là, on va tenir deux ans au maximum, surtout après le départ des américains.
- Pourtant, beaucoup de gens pensent que les troupes américaines doivent justement partir, laisser un gouvernement irakien se former, et laisser en paix les Irakiens.
Non, car on a bien plus confiance aux américains qu’en notre propre gouvernement... 60 à 70 % de la population en Irak sont favorables à leur maintien. Les Américains, quand ils viennent, prennent le pétrole, profitent des ressources, mais donnent quelque chose en retour. Ils essaient d’agir pour calmer les gens. Le gouvernement irakien, lui, prend mais ne donne rien. Un ouvrier qui travaille le matin aura de quoi manger le soir, il n’aura rien s’il ne travaille pas le matin. Et il va se demander : « mais qu’est-ce que ce gouvernement a fait pour nous ? ». Les Irakiens votent, prennent des risques pour cela, et ensuite les responsables politiques nous oublient. Il n’y a aucune confiance, et donc une vraie rupture, entre le gouvernement et le peuple.

-Que pensez-vous de l’image donnée de votre pays dans les grands médias en France ?
J’ai remarqué que les médias français ne s’intéressent pas vraiment à l’Irak. Quand il y a une explosion très importante qui cause la mort de centaines de personnes, on nous le montre. Par contre, on ne voit jamais le quotidien de l’Irak. Il y a eu seulement quelques images concernant les dernières élections, mais c’est tout. Il faut savoir qu’il y avait une explosion tous les jours à Bagdad il y a encore quelque temps. Chaque jour. Maintenant, c’est chaque semaine. Mais d’ici je ne peux pas savoir ce qui se passe en Irak avec les médias français.


- A part quelques chaînes, comme Arte, qui diffusent des reportages ou des documentaires, on ne sait pas grand-chose de la population irakienne.

Le problème est que la situation en Irak ne change pas. Je ne suis pas étonné quand j’entends parler d’explosions, d’attentas, car c’est malheureusement notre quotidien. Mais apparemment, les médias français choisissent ce qu’ils vont montrer aux français. Ils ne diffusent pas n’importe quelle explosion, pas n’importe quel événement.


- Il y aurait une orientation quant au choix de l’information, selon vous ?

Je ne sais pas. Mais parfois je ne comprends pas pourquoi certaines choses sont visibles et d’autres pas. Il y a des attentats tous les jours, mais pourquoi les médias n’en choisissent-ils qu’un pour ensuite le montrer aux français ?


- Il y a aussi une réalité terrible mais indéniable à prendre en compte : plus un attentat est spectaculaire et fait de victimes, plus il a de « chances » d’attirer l’attention des médias.

Bien sûr. C’est le but principal du terrorisme : que les médias en parlent. Par contre quand notre gouvernement agit pour lutter contre le terrorisme, on n’en parle pas. Malgré quelques reportages, comme sur Arte, on ne peut pas comprendre la réalité à partir des médias français. Il faut savoir par exemple qu’entre 2006  et 2007, il y a eu 100 morts par jour en Irak, selon les chiffres des différents Ministères (Intérieur, Santé), à raison de 7 à 8 explosions par jour**. Une fois, j’ai croisé un ami dans une rue de Bagdad. On a discuté quelques minutes, et on s’est quittés. J’ai appris quelques heures seulement après qu’il s’était fait enlever par des miliciens. Si j’étais resté avec lui plus longtemps, je me serais sans doute fait enlever aussi…

- Comment votre famille, votre entourage, restés au pays, ressentent-ils tout cela ?
On n’a pas le choix. On doit vivre comme cela, comme si rien ne s’était passé. On doit vivre malgré tout. Sinon, on reste chez nous ou on quitte l’Irak. On se marie, on fait la fête, on va au travail… Il faut vivre, on n’a pas le choix ! On ne peut rien changer, la situation est au-dessus des forces des irakiens. Il faut vivre, en espérant que demain sera mieux. Mais on a compris que notre pays est en train de se refermer sur lui-même, à cause des hommes politiques, des pays voisins, du monde.
 

- En parlant de pays voisins, quelle est la situation pour l’Irak au niveau régional ?
Franchement, si j’étais chef de gouvernement, je construirais un mur comme entre les Israéliens et les Palestiniens, tout autour des frontières de l’Irak : Syrie, Iran, Arabie Saoudite, Jordanie, Koweït, mais avec une petite ouverture vers la Turquie.

- Pourquoi ?
Parce qu’ils ne sont pas honnêtes avec nous. Ils font payer au peuple irakien ce que leur ont fait subir d’autres comme Saddam Hussein. On est sacrifiés car, pour eux, on ne vaut rien. Par exemple, les Etats-Unis et l’Iran ne s’entendent pas. Les Iraniens « frappent » donc sur les irakiens pour toucher les Etats-Unis. Nous n’avons rien à voir avec leurs relations, qui touchent au système politique, au nucléaire. Ce sont des conflits indirects, interposés. On sait aussi qu’après l’Irak, la cible des Etats-Unis sera la Syrie, qui est au cœur de toutes les tensions dans la région : Israël, Iran, Irak… « On » (les Etats-Unis) va frapper la Syrie pour couper les liens entre l’Iran et le Hezbollah (n.b : le parti chiite libanais dirigé par Sayyed Hassan Nasrallah). Il y a déjà un prétexte à cela: toucher le Parti Baath, le parti de Saddam Hussein. Tous les mouvements terroristes pénètrent en Irak par la Syrie, donc l’objectif sera de déstabiliser le régime de Bachar al-Assad (n.b. président de la République de Syrie). Parce que qu’est-ce qu’a fait al-Assad ? Il a ouvert les frontières syriennes pour permettre aux terroristes d’entrer en Irak et pouvoir ensuite dire aux syriens que l’Irak est « dans la merde ». Leur discours est « si vous acceptez que les Etats-Unis changent le régime syrien, vous subirez la même chose que les Irakiens. » Et que font les terroristes et services de renseignements syriens ? Ils provoquent des attentats dans des mosquées, sur des marchés, dans les universités, les rues, les écoles, pour bien faire voir qu’à cause des Etats-Unis, la situation est intenable. La Jordanie, quant à elle, est sans ressource. C’est un pays très pauvre, qui n’a que Petra pour pouvoir vivre du tourisme. Quant à l’Arabie Saoudite, cela concerne les rivalités entre les chiites et les sunnites, c’est très compliqué.

- D’un point de vue « humanitaire », on sait que de nombreuses ONG et agences des Nations Unies sont sur le sol irakien. Comment leur action est-elle perçue ?
Il y a beaucoup de corruption dans certaines ONG. Il y a une absence de monitoring sur les projets, on ne sait pas où va l’argent. J’ai moi-même travaillé en tant que consultant pour une ONG dans laquelle je m’occupais d’un projet de réhabilitation des écoles. Le projet en question coûtait au maximum quelques dizaines de milliers de dollars. Mais le budget prévu était d’une centaine de milliers de dollars. De l’investissement en masse, mais on ne savait pas où une partie de ce financement allait. Tout le système en Irak fonctionne de cette façon : sur la corruption. Le pourcentage augmente ensuite en fonction du pouvoir que prennent les personnes. A chaque fois que je rentre en Irak, je me demande « mais où passe l’argent ? », car rien ne change. Chaque année, l’Irak est dans une situation pire que l’année précédente. Certaines constructions, comme les routes, demandent beaucoup d’argent car les besoins sont réels. Ces projets sont ensuite concrètement mis en place ; le problème est que la plupart ne fonctionnent pas ! Et tout le monde le sait. Autre exemple : le Ministre du Commerce, qui appartient aussi au Parti de Nouri al-Maliki (n.b. Premier Ministre irakien), a été condamné pour corruption, mauvaise gestion et devait aller en prison. Sauf qu’il a, comme beaucoup d’autres, un passeport britannique qui lui a permis de payer la caution et de partir en Grande-Bretagne. Il est donc ministre en Irak mais a une double-nationalité ! En Irak, il y a un système qui fait les lois, un autre qui les applique, et un autre qui vérifie que la loi est appliquée. Le problème est qu’aucun de ces mécanismes n’est indépendant : c’est tout un ensemble. De manière générale, chaque homme politique veille au parti dont il est issu, quoiqu’il en dise, et certains me l’ont dit en toute franchise de manière non-officielle. J’ai cité le cas du Ministre du Commerce car celui-ci a été « signalé » (médiatisé), mais je pourrais citer tous les ministres, députés, etc., jusqu’au Président…

- Quel serait l’idéal pour le peuple irakien, de la part du gouvernement ?
Je ne ressentais pas cette frustration sur l’avenir de l’Irak avant. La classe dirigeante qui a émergé après 2003 nous a paru terrifiante parce qu’elle n’avait pas (et n’a toujours pas) de vraie politique, ou alors seulement pour piller le pays. Le problème est que le temps de l’élite politique dirigeante du pays est temporaire et que beaucoup de ceux, parmi cette élite, qui rentrent au pays cherchent à piller ce qu’ils peuvent, et aussi rapidement que possible, avant de se réfugier aux Etats-Unis ou dans un autre pays, arabe ou européen, pays qui voudra ensuite profiter de ce que les hommes politiques ont volé à l’Irak. Un changement radical : changer tout le système politique, changer le gouvernement, et parler franchement aux gens. Que le gouvernement dise « Cher peuple, on n’a pas réussi, on est désolés, on a fait n’importe quoi. » Car si on continue comme cela, on va dans le mur. On est dans un grand mensonge. Le gouvernement sait très bien que ce qui se passe actuellement ne sert à rien, et le peuple sait qu’il n’y a aucun espoir dans ce gouvernement ; le pays ne se développe pas, et les américains sont parfaitement au courant de cela. Il y a autre chose à prendre  en compte : ce que font les Chiites, les sunnites ne l’acceptent pas, ce que font les sunnites, les chiites ne l’acceptent pas, mais chiites comme sunnites sont prêts à rassembler les kurdes… C’est n’importe quoi !
 

- Qu’attend la population irakienne de la Communauté Internationale ? Qu’attend-elle de pays comme les Etats-Unis ou la France ?
On n’attend rien des Etats-Unis, ni de la France, car ces derniers n’ont pas participé à l’intervention en Irak. Ils ont profité indirectement du régime de Saddam Hussein, mais c’est dommage que la France n’aie pas participé à la guerre. Si cela avait été le cas, peut-être que la situation aujourd’hui serait différente.
 

- Vous le croyez ?
On le pense, mais ce n’est qu’une hypothèse, on ne sait pas. Mais si certains pays comme la France, la Russie, le Japon étaient intervenus, on pense vraiment que la situation aujourd’hui serait différente. Ce que font les Etats-Unis est une bonne chose, et s’il y avait l’ensemble de la Communauté Internationale, cela changerait les choses. Pour nous, c’est vraiment dommage que la France n’ait pas participé à cette guerre.


- La population irakienne pense donc qu’il est « dommage » que la France ne soit pas intervenue en Irak aux cotés des Etats-Unis ?

Oui, absolument.

- La plupart des gens, dans l’opinion publique mais aussi parmi nombre d’observateurs de la région, pensent pourtant exactement le contraire. Selon vous, il aurait donc fallu que la France y aille ?
Oui. Les Irakiens n’avaient pas les capacités de changer eux-mêmes le régime de Saddam Hussein.

- Beaucoup pensent aussi que c’est aux Irakiens justement de prendre en charge leur pays, que ce n’est pas à d’autres de le faire à leur place.
Oui, on a essayé plusieurs fois, mais cela a été un massacre : les Kurdes ont été attaqués à l’arme chimique, des chiites ont été tués en masse dans le sud du pays, des centaines de milliers de personnes ont été tuées et enterrées dans des fosses communes… Le peuple irakien n’a pas le pouvoir de changer de régime. La communauté internationale aurait dû nous aider : la France, la Grande-Bretagne, etc.

- Ce sont pourtant précisément la France et la Grande-Bretagne qui, au lendemain de la Première Guerre Mondiale, ont créé des frontières avec le mandat de la Société des Nations (ancêtre de l’ONU) via les Accords Sykes-Picot.
Cela aurait été justement une occasion de corriger une faute… Et il y avait une profonde amitié entre Jacques Chirac et Saddam Hussein, donc la France avait vraiment son rôle à jouer. On dit que les responsables politiques français ne sont pas courageux, car contrairement aux Etats-Unis, quand ils disent qu’ils vont faire quelque chose, il n’y a rien derrière. Il faut penser au peuple, pas au régime.

*Pour des raisons de sécurité, l’identité de cette personne ne sera pas dévoilée.
** Le chiffre (parfois même supérieur) de 100 morts par jour a également été mentionné par Fareed Yasseen, ambassadeur, Gouvernement de la République d’Irak, lors d’un très intéressant colloque organisé au Sénat les 28 et 29 janvier 2010 et intitulé « Le Moyen-Orient à l’heure nucléaire » (« Going Nuclear in the Middle East »). Les actes du colloque sont disponibles sur le site Internet de la Librairie du Sénat (www.senat.fr).

Propos recueillis par Jérôme Diaz,
Journaliste indépendant

 

 

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