Publicités : les corps sans visage

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Par Jean-Marie Delthil - fév. 2010

Femmes sans têtes

La publicité, c’est vraiment du pain béni… – pour moi ; enfin, c’est finalement du pain, du pain tout court, pour pas mal de personnes… panem et circenses… « du pain et des jeux »… puisque par les temps qui courent, il faut décidemment s’amuser, alors on s’amuse – on en a bien besoin, il est vrai – on se divertit… à faire quelques achats par exemple, d’un magazine ? pourquoi pas...

Dans le couloir souterrain de la Gare de Grenoble, j’ai vu ceci vendredi dernier : des publicités entre autres, des affiches sur les murs, l’une d’entre-elles (présentée plusieurs fois en guise de ‘matraquage’) propose la couverture d’un nouveau magazine mode & people… sur la photo : une (très) jeune femme s’amuse, elle aussi … tapis rouge, tenue élégante et courte, elle plonge la tête et le buste par la fenêtre ouverte d’une impossible limousine… ambiance urbaine de samedi soir, by night, chic et choc… une toute jeune femme, donc… dont on ne voit pas la tête.

 

Et comme ce magazine, par sa publicité, ne semble décidemment pas aimer montrer le visage des dames, eh bien – toujours dans ce même couloir – il nous offre une autre version de l’affiche (matraquée elle aussi) : une femme en jean, dans ce qui semble être un magasin, à quatre pattes, qui fouille à l’intérieur d’un grand sac en carton… une femme dont on ne voit naturellement pas le visage une fois encore… ça devient donc une maladie ? une habitude ?... une récurrence ou une manie concernant spécifiquement cette pub en rapport avec ce magazine ? – pas tout a fait…

 

Alors voilà : pour tout vous dire, ce vendredi, j’étais parti muni de mon appareil photo pour prendre le cliché d’une publicité, d’une autre, qui m’avait fort intrigué pour ne pas dire choqué ; oh : point d’exhibition de violence ou de sexe ou de tout ce que vous pouvez encore imaginer dans cette publicité, non, mais j’avais vu par hasard, quelques jours auparavant, mardi ou mercredi, en passant dans le quartier du Palais de Justice de Grenoble, cette affiche sur un arrêt de tram, alors, je m’étais dit qu’il fallait que je la prenne en photo, cette pub, je l’ai fait, et c’est en retournant en direction du centre ville – ayant (presque) la joie de celui qui a fait son travail –, que j’ai emprunté le passage souterrain de la Gare pour découvrir qu’une fois encore, les femmes, dans la publicité, pouvaient ne pas avoir de tête. C’est embêtant de ne pas avoir de tête, pour une femme, pour un homme, pour un enfant, surtout quand on s’y habitue et quand ça dure un peu… alors pour en revenir au Palais de Justice, à son arrêt de tram, à cette autre affiche, à cette publicité, voici : c’est ici le corps (habillé lui aussi) d’une dame, visiblement très belle, exposé sans le bas des jambes, et bien sûr sans la tête ; ce corps est tenu délicatement entre les mains d’un homme – son amoureux à n’en pas douter (« Mir Black vous souhaite une Belle saint Valentin – Pour les amoureux du noir »), un amoureux qui se trouve ne pas avoir de tête, lui aussi, pour l’occasion… l’amour est joyeux, il nous fait perdre la tête, on le sait bien, on en a tous fait l’expérience. C’est en fait assez triste, tout ça (pas l’amour !)… enfin, moi, je trouve ça triste, ces têtes qui disparaissent pour un oui, pour un non, mais il est vrai que j’ai peut-être parfois l’esprit un peu trop… sensible…, chagrin ou même râleur… qui voit le mal ou bien la manipulation partout… – autant pour moi, alors ; donc, pour m’égayer l’esprit, j’ai cadré un peu large en faisant la photo des amoureux en noir sur papier glacé, et sur la droite, là, debout, se tenait une jeune femme, toute simple, ordinaire et complète – avec une tête en somme. Attendant le tram, et (bien qu’) habillée de noir – peut-être adepte de Mir Black ? –, cette jeune femme avait fort heureusement un visage et il était joli. La réalité dépasse souvent la fiction : cette personne, là, sur le quai, était bel et bien vivante, oui !... mais tout de même, il y a un goût amer dans la prise de conscience faite de ce que sont capables d’accomplir nos chers publicitaires pour vendre toujours et encore plus – pour vendre par-dessus tout. Ce ne sont que des détails ?... je ne pense pas. Les corps des femmes, des hommes et des enfants, sont beaux, parfois très beaux, toujours sacrés, et les visages en sont les expressions ultimes, les reflets de nos âmes. Où donc en sont-elles, nos âmes, dans tout ce brouhaha ?...

Jean-Marie Delthil (homme entêté). 16 février 2010.
 

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